Les avions F16 et leurs rôles dans les conflits (médiatiques)
Quel rôle pourraient jouer les avions de chasse F16 dans le conflit en Ukraine ? C’est une question qui est souvent posée dans les médias, notamment par le journal français Le Monde[1]. D’après le politologue américain James Der Derian dans son livre « Virtuous War[2] », les effets et les destructions provoqués par les technologies militaires supposées ultraperformantes ne sont pas objectivement réalisés dans la réalité des combats sur le terrain, bien au contraire. L’auteur et chercheur américain révèle notamment trois exemples frappants :
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Les avions de chasse et leurs « frappes chirurgicales »
Durant la guerre du Kosovo, à la fin des années 1990, après 78 jours de bombardement et 38 000 sorties aériennes, en l’occurrence des avions de chasse de type « F16 », la machine de guerre de l’OTAN (Organisation du traité de l’Atlantique nord) n’a pas provoquée d’importantes destructions dans les rangs de l’armée serbe[3]. Le général Wesley Clark, responsable des opérations dans les Balkans lors de la guerre du Kosovo, parla alors de 110 chars, 210 véhicules blindés et 440 pièces d’artillerie mis hors d’état de nuire[4]. Or dans la réalité, la presse, notamment le journal anglais Guardian (qui est un journal réputé pour la qualité de ses publications), confirmera seulement une douzaine d’engins détruits[5].

Les avions de chasse et leurs « dommages collatéraux »
Au fil des « guerres modernes », de nombreuses victimes civiles résultent de la confiance dans les bombardements dites « chirurgicales » ou de « précisions ». En effet, cette imprécision a même conduit à la destruction de l’ambassade de Chine qui a été bombardé à Belgrade dans le contexte de la guerre du Kosovo. Mais, heureusement, ces « dommages collatéraux » qui sont par ailleurs en violation du droit international sur l’inviolabilité des ambassades et de leurs représentants, ont provoqués tout juste un incident diplomatique.

Les avions de chasse et leurs « incidents techniques »
Le troisième exemple, remonte en 2001, un avion américain de reconnaissance qui survolait l’espace aérien chinois, pourtant plein de détecteurs électroniques, entra en collision avec un avion de chasse chinois (dont le pilote y perdra la vie)[6]. Une nouvelle fois, fort heureusement, cet « incident technique » a provoqué un énième incident diplomatique. De nos jours, dans le contexte du conflit en Ukraine, de nombreux « accrochages aériens » dans la zone de la mer Baltique, en mer Noire ou encore récemment au détroit de Béring pose sérieusement le risque d’un « incident technique », et donc d’augmenter le risque d’une escalade dangereuse des conflits dans ces régions.

Des systèmes d’armes de construction du réel
Virtuous War est, comme le dit l’auteur avec ironie, une « arme de déconstruction massive[7] » qui dévoile les illusions des discours stratégiques qui légitiment la guerre. Pour James Der Derian, le responsable de ce processus de construction de la réalité, ce n’est pas Skynet comme dans le film culte Terminator, mais c’est le « MIME-Net[8] » (Acronyme anglais qui signifie : « Military-Industrial-Media-Entertainment Network »). En d’autres termes, ce processus est lié au « complexe militaro-industriel[9] » que nous avait mis en garde l’ancien Président des Etats-Unis le général Eisenhower[10], mais plus précisément d’après le politologue James Der Derian d’un réseau composé de militaires, d’industriels, des médias et du secteur du divertissement.
Des systèmes d’armes de dissimulation de masse
La thèse de James Der Derian est donc l’émergence d’une nouvelle guerre qui est hybride : elle est « virtuelle » et « vertueuse » et qui a été « conçu par le Pentagone » aux Etats Unis. Ce style de guerre est qualifié de « virtuel » signifiant que la guerre repose de plus en plus sur des simulations informatisées, sur une surveillance mondiale grâce à des capteurs électroniques, sur l’emploi d’ordinateurs de commandement en réseaux décentralisés[11], de drones et sur la dissimulation médiatique de masse des effets de la violence.

À travers ces dispositifs de « gouvernementalité[12] » (c’est-à-dire d’un ensemble composé de discours, d’institutions, et de techniques), la guerre se fait à distance, sans vision des cadavres et sans entendre les hurlements des blessés. En d’autres termes, il y a un effacement de la réalité et de l’horreur des combats sur le terrain. Ces dispositifs auraient transformé la guerre en une activité propre et « vertueuse ». On peut même dire que la simulation devient dissimulation de la réalité dans un but de dissuasion[13].
Les avions militaires dans le « brouillard de la guerre »
James Der Derian remarque que ces mécanismes de simulation utilisés par ce complexe militaro-industriel tendent à remplacer le réel, pour produire une interprétation illusoire de celle-ci, voire à ré-imaginer le passé[14]. Virtuous War est donc un formidable livre qui montre que l’horreur et le « brouillard de la guerre[15] » ne disparaissent pas avec la technologie, bien au contraire ils s’épaississent et ajoutent de la confusion dans le chaos de la guerre[16].
La conclusion de ces affaires est double. D’une part, cette croyance quasi-religieuse dans la solution technologique des avions militaires (avions de chasse, avions de reconnaissance, drones, etc.) donne l’illusion d’un contrôle absolu. L’excès de « confiance » qui en découle peut conduire à multiplier les conduites irrationnelles, et par conséquent à augmenter les risques d’accidents et d’escalade des conflits[17]. D’autre part, ces accidents dus à ce « fondamentalisme technologique[18] » jouent le rôle de « prophétie autoréalisatrice », c’est-à-dire qui réalise l’idée funeste que « nous (la communauté internationale) sommes en guerre ». Et donc, paradoxalement, cette idée est au détriment de ceux qui l’a convoite (souvent pour des considérations idéologiques ou matérielles à court terme). Finalement, le livre Virtuous War vous donne de solides armes critiques pour déconstruire l’illusion technologique de la guerre qui reste (et demeurera longtemps) extrêmement meurtrière.

Notes bibliographiques :
[1] Jean-Philippe Lefief, « Quel rôle pourraient jouer les F-16 que l’Ukraine réclame aux Occidentaux ? », Le Monde, 18 mai 2023, URL : https://www.lemonde.fr/international/article/2023/05/18/quel-role-pourraient-jouer-les-f-16-que-l-ukraine-reclame-aux-occidentaux_6173832_3210.html (Consulté le 1/08/2024)
[2] Der Derian, James, “Virtuous War: Mapping the Military-Industrial Media-Entertainment Network”, Londres et New York, Routledge, 2009 (2ème Éditions), 368 pages
[3] Ibid., p.189
[4] Ibid., p.199
[5] « Most RAF Kosovo bombs ‘off-target’ », Guardian, 14 août 2000, URL : https://www.theguardian.com/world/2000/aug/14/balkans2 (Consulté le 1/08/2024)
[6] Der Derian, James, op. cit., p.201
[7] Ibid., p.127
[8] Der Derian, James, “Virtuous War: Mapping the Military-Industrial Media-Entertainment Network”, Londres et New York, Routledge, 2009 (2ème Éditions)
[9] Définition du « complexe militaro-industriel », URL : https://fr.wikipedia.org/wiki/Complexe_militaro-industriel (Consulté le 1/08/2024)
[10] Discours du général Eisenhower sur le complexe militaro industriel (1961), URL : https://www.youtube.com/watch?v=OyBNmecVtdU (Consulté le 1/08/2024)
[11] Der Derian, James, op. cit., p.242
[12] Foucault, Michel, « Sécurité, territoire, population. Cours au collège de France, 1974-1975 », Paris, Edition de l’EHESS-Gallimard-Seuil, 1999, p. 112
[13] Der Derian, James, op. cit., p.117
[14] Ibid., p.96
[15] Carl von Clausewitz, « De la théorie de la guerre », De la Guerre, livre 2, chapitre 2, paragraphe 24
[16] Der Derian, James, op. cit., p.4
[17] Ibid., p.211
[18] Ibid., p. xxii